En complément de l'article de Simon Leys, paru dans le numéro 11 de Books, « Un cas d'autogénocide : les Khmers rouges », voici un extrait audio du livre de Francis Deron, Le Procès des Khmers rouges, trente ans d'enquête sur le génocide cambodgien. Il revient sur le procès d'anciens dignitaires Khmers rouges, qui s'est ouvert cette année, « le premier procès authentique d'un régime communiste ».
« Les salauds ont toujours d’excellentes raisons d’être ou d’avoir été des salauds. À leurs propres yeux, d’abord ; mais aussi aux yeux de certains de leurs contemporains.
Voici trente ans, une incrédulité coupable accueillit les premières révélations des crimes commis au Cambodge au nom de la liberté entre avril 1975 et janvier 1979. II fallait tenir compte « du contexte » – la guerre américaine en Indochine, immorale et criminelle. Ce fut ensuite la révulsion devant l’accumulation des témoignages et des preuves. Le crime de Pol Pot, le chef des Khmers rouges, s’étalait à travers le pays sur une étendue dépassant l’imagination.
À présent, on voit poindre à propos de Pol Pot et ses lieutenants un discours qui tend à les asseoir à une place moins sinistre du xxe siècle. De nouveau, « le contexte » est cité à la barre pour les besoins d’une démonstration. Celuici « expliquerait » les actes – et le discours en soutien des actes. Il sert à poser les bases de circonstances atténuantes. Les choses seraient « bien plus compliquées » que ce qui a été écrit généralement. Et puis, à quoi bon réveiller le passé ? En matière de grands crimes d’État, cela s’appelle l’impunité.
Pour ma part, je ne vois pas que ces hommes sont quoi que ce soit d’autre que des assassins de masse. S’ils présentent une certaine humanité, c’est d’abord par la lâcheté qui émane d’eux. Qu’ils aient bénéficié d’encouragements, de compromissions, d’indifférences complices ne réduit en rien leur responsabilité. Cela fait presque trente ans qu’ils nous affirment que « le contexte » explique presque tout, et que ce qu’il n’explique pas demeure l’objet d’interrogations « sans réponse ». Trente ans de purs mensonges.
Pol Pot est mort en 1998. Certains comparses sont morts aussi. Mais ceux de ses lieutenants qui sont encore parmi nous ne sont pas du menu fretin. Ils partagent au plus haut niveau la responsabilité du meurtre d’un quart à un tiers de leurs compatriotes.[…]
Leur procès, à Phnom Penh, est une première. II s’inscrit dans la lignée des efforts entrepris depuis 1945 pour qu’une justice supranationale prenne le relais des instances nationales, quand cellesci ne sont pas en mesure de traiter des préjudices subis par des populations civiles devant la violence institutionnelle.
C’est le premier procès authentique d’un régime communiste. Jamais des responsables se rattachant de près ou de loin à cette idéologie n’avaient eu à répondre de leurs actes devant des juges qui ne les interrogent pas en fonction d’un livret d’opéra écrit en coulisse, mais aussi, audelà de ces juges, devant leur peuple et leurs contemporains. »
Francis Deron, Le Procès des Khmers rouges, trente ans d’enquête sur le génocide cambodgien, Gallimard – 2009
Lecture par Clémentine Jouffroy
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