Le philosophe Démocrite était-il fou? Ses concitoyens se posaient la question, à l'entendre rire pour un oui ou pour un non. Comme le raconte l'article de Books consacré au rire chez les Grecs, ils le firent examiner par Hippocrate. Mais pour le plus célèbre médecin du monde, les choses étaient claires : plutôt que fou, Démocrite était sage de rire de l'absurde condition humaine.
« Tu attribues deux causes à mon rire, les biens et les maux ; mais je ris d’un unique objet, l’homme plein de déraison, vide d’œuvres droites, puéril en tous ses projets, souffrant sans nul bénéfice des épreuves sans fin, poussé par ses désirs immodérés à s’aventurer jusqu’aux limites de la terre et dans ses immenses cavités, fondant l’argent et l’or, ne cessant jamais d’en acquérir, se démenant toujours pour en posséder davantage afin de ne pas déchoir. Et il n’éprouve aucun remords à se déclarer heureux, lui qui fait creuser à pleines mains les profondeurs de la terre par des captifs enchaînés, dont les uns périssent sous les éboulements d’un terrain friable, tandis qu’interminablement soumis à cette contrainte, les autres survivent dans le châtiment comme dans une patrie. On va chercher l’argent et l’or, on examine les traces de poussière et les raclures, on entasse ici le sable qu’on avait extrait de là, on ouvre les veines de la terre, on fend les mottes pour s’enrichir ; de notre terre maternelle, on fait
une terre ennemie elle qui reste toujours la même, on l’admire et on la
foule aux pieds. Quel rire, quand ces amoureux d’une terre épuisante et pleine de secrets font violence à celle qu’ils ont sous les yeux ! Certains achètent des chiens, d’autres des chevaux ; circonscrivant un vaste territoire, ils lui imposent une marque de propriété et voulant se
rendre maîtres de grands domaines, ils ne peuvent se maîtriser
eux-mêmes. Ils sont pressés d’épouser des femmes, que peu après ils répudient ; ils aiment, puis exècrent ; ils ont le désir de procréer, puis chassent leurs enfants devenus
grands. Quel est ce vain et déraisonnable empressement, qui ne diffère
en rien de la folie ? Ils font la guerre aux leurs ; sans jamais s’attacher à vivre en paix ; aux embuscades des rois, ils répondent par des contre-embuscades ; ils sont homicides
; fouillant la terre, ils cherchent de l’argent ; l’argent trouvé, ils
veulent une terre ; la terre acquise, ils en vendent les fruits ; les fruits écoulés, ils remettent la main
sur de l’argent. Qu’ils sont instables, qu’ils sont mauvais ! Quand ils ne sont pas riches, ils désirent la richesse ; l’acquièrent-ils, ils la cachent et la soustraient aux regards. Je tourne leurs échecs en dérision, j’éclate de rire sur leurs infortunes, car ils transgressent les lois de la vérité ; rivalisant de haine, ils livrent combat à leurs frères, à leurs parents, à leurs concitoyens, tout cela pour des biens dont nul en mourant ne demeure le
maître ; ils se massacrent mutuellement ; insoucieux des lois, ils
regardent de haut leurs amis ou leur patrie en difficulté ; ils donnent du prix à ce qui est indigne et inanimé ; toute leur fortune passe dans l’achat de statues, sous prétexte que l’œuvre sculptée semble parler, mais ils exècrent ceux qui parlent vraiment. Ce qu’ils convoitent, c’est ce qui se tient hors de leur portée : quand ils habitent le continent, ils veulent la mer ; insulaires, il leur faut vivre sur le continent. Ils détournent tout dans le sens de leur désir particulier. À la guerre, ils semblent louer la virilité, mais jour après jour ils succombent à la débauche, à
l’amour de l’argent, à toutes les passions qui les rendent malades. Ce sont tous des Thersites de la vie. Pourquoi donc, Hippocrate, m’as-tu reproché de rire ? Il n’y a pas un homme qui rie de sa propre déraison, il n’y a de moquerie que mutuelle : les uns rient des ivrognes, quand ils se croient sobres eux-mêmes, les autres des amoureux, alors qu’une pire maladie les travaille ; certains se rient des navigateurs, d’autres des agriculteurs car ils ne sont d’accord ni sur les arts, ni sur les œuvres. »
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