La révolution électronique, l’avènement planétaire du traitement de texte, du calcul
électronique, de l’interface, représentent bien plus une mutation que
l’invention du caractère mobile à l’époque de Gutenberg. Ce que l’on
appelle réalité virtuelle pourrait bien altérer le fonctionnement
habituel de la conscience. Les banques de données, qui sont déjà d’une
capacité de stockage quasi infinie, vont remplacer les labyrinthes
incontrôlables de nos bibliothèques par une poignée de puces. Quel en
sera l’effet sur la lecture, sur la fonction des livres tels que nous
les avons connus et aimés ? La question fait l’objet de grands débats
passionnés. […]
Il n’y a aucune certitude que le nombre de livres imprimés aux formats
traditionnels diminue. Il semble même que le contraire se produise. Il
y a, en réalité, pléthore incroyable de nouveaux titres – cent vingt et
un mille dans le Royaume-Uni l’an dernier –, qui constitue peut-être la
plus grande menace qui pèse sur le livre, sur la survie de librairies
de qualité, avec suffisamment de place pour stocker les ouvrages, et
pouvoir répondre aux intérêts et aux besoins de tous, même de la
minorité. À Londres, un premier roman qui n’attrape pas immédiatement
le vent de la faveur médiatique, ou n’est pas acclamé par la critique,
est retourné à l’éditeur ou soldé dans la quinzaine. Il n’y a tout simplement pas de place pour le mûrissement, le goût de l’exploration,
à quoi tant de grandes œuvres ont dû leur survie. L’usage de l’écran ne rend pas non plus de
manière très évidente toute lecture traditionnelle obsolète. Il faudra
du temps pour que son impact se fasse ressentir. Des études sont déjà
parues pour rendre compte du fait que les enfants nourris de télévision
et d’internet pouvaient éventuellement manifester des troubles de la
volonté, ou manquer des qualités requises pour apprendre à lire au sens
ancien du terme. Semblable aux arts de la mémoire, à la gymnastique de
la concentration, à l’atrophie du silence (on estime que quelque
quatre-vingts pour cent d’adolescents américains sont incapables de
lire sans un accompagnement musical en arrière-fond), la place de la
lecture dans la civilisation européenne est appelée à diminuer. Il est
possible (et cette perspective est loin d’être consternante) que le
type de lecture que j’ai essayé de définir et que j’ai appelé «
classique » devienne à nouveau une sorte de passion particulière,
enseignée dans des « maisons de lecture », à laquelle on se livrerait
comme Achiba et ses disciples après la destruction du Temple, ou telle
qu’elle était pratiquée dans les écoles monastiques et les réfectoires
des couvents au Moyen Age. Une forme de lecture qui culmine très
précisément dans cet exercice d’action de grâces et cette musique de
l’esprit qu’est le savoir par cœur (remarquons l’heureux paradoxe du
mot « cordialité », un mot qui contient le mot « cœur »). Il est bien
trop tôt pour le dire. Nous vivons une période de transition bien plus
rapide, bien plus difficile à « déchiffrer » qu’aucune autre jusqu’à
présent.
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