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Numero 7 - Juillet-Août 2009

L'avenir de la lecture interrogée par George Steiner

Qui lira encore demain, et de quelle façon? Cette question, George Steiner se la posait dès 1985, dans un article de Harper's reproduit dans le numéro d'été de Books. Une réflexion prolongée dans cet extrait du Silence des livres, lu par Clémentine Jouffroy.

La révolution électronique, l’avènement planétaire du traitement de texte, du calcul
électronique, de l’interface, représentent bien plus une mutation que l’invention du caractère mobile à l’époque de Gutenberg. Ce que l’on appelle réalité virtuelle pourrait bien altérer le fonctionnement habituel de la conscience. Les banques de données, qui sont déjà d’une capacité de stockage quasi infinie, vont remplacer les labyrinthes incontrôlables de nos bibliothèques par une poignée de puces. Quel en sera l’effet sur la lecture, sur la fonction des livres tels que nous les avons connus et aimés ? La question fait l’objet de grands débats passionnés. […]
Il n’y a aucune certitude que le nombre de livres imprimés aux formats traditionnels diminue. Il semble même que le contraire se produise. Il y a, en réalité, pléthore incroyable de nouveaux titres – cent vingt et un mille dans le Royaume-Uni l’an dernier –, qui constitue peut-être la plus grande menace qui pèse sur le livre, sur la survie de librairies de qualité, avec suffisamment de place pour stocker les ouvrages, et pouvoir répondre aux intérêts et aux besoins de tous, même de la minorité. À Londres, un premier roman qui n’attrape pas immédiatement le vent de la faveur médiatique, ou n’est pas acclamé par la critique, est retourné à l’éditeur ou soldé dans la quinzaine. Il n’y a tout simplement pas de place pour le mûrissement, le goût de l’exploration, à quoi tant de grandes œuvres ont dû leur survie. L’usage de l’écran ne rend pas non plus de manière très évidente toute lecture traditionnelle obsolète. Il faudra du temps pour que son impact se fasse ressentir. Des études sont déjà parues pour rendre compte du fait que les enfants nourris de télévision et d’internet pouvaient éventuellement manifester des troubles de la volonté, ou manquer des qualités requises pour apprendre à lire au sens ancien du terme. Semblable aux arts de la mémoire, à la gymnastique de la concentration, à l’atrophie du silence (on estime que quelque quatre-vingts pour cent d’adolescents américains sont incapables de lire sans un accompagnement musical en arrière-fond), la place de la lecture dans la civilisation européenne est appelée à diminuer. Il est possible (et cette perspective est loin d’être consternante) que le type de lecture que j’ai essayé de définir et que j’ai appelé « classique » devienne à nouveau une sorte de passion particulière, enseignée dans des « maisons de lecture », à laquelle on se livrerait comme Achiba et ses disciples après la destruction du Temple, ou telle qu’elle était pratiquée dans les écoles monastiques et les réfectoires des couvents au Moyen Age. Une forme de lecture qui culmine très précisément dans cet exercice d’action de grâces et cette musique de l’esprit qu’est le savoir par cœur (remarquons l’heureux paradoxe du mot « cordialité », un mot qui contient le mot « cœur »). Il est bien trop tôt pour le dire. Nous vivons une période de transition bien plus rapide, bien plus difficile à « déchiffrer » qu’aucune autre jusqu’à présent.

Georges Steiner, Le Silence des livres, Arléa – 2006
Texte lu par Clémentine Jouffroy


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