« La notion de monde comme système de précises compensations eut une grande influence parmi les Immortels. En premier lieu, il les rendit invulnérables à la pitié. J’ai mentionné les antiques carrières qui s’ouvraient dans la campagne, sur l’autre rive ; un homme tomba dans la plus profonde ; il ne pouvait se blesser ni mourir ; mais la soif le brûlait ; soixante années passèrent avant qu’on lui jetât une corde. Le destin personnel n’intéressait pas davantage. Le corps était un docile animal domestique et il suffisait, chaque mois, de lui faire l’aumône de quelques heures de sommeil, d’un peu d’eau et d’un lambeau de viande. Que personne pourtant ne nous rabaisse au niveau des ascètes. Il n’est pas de plaisir plus complexe que celui de la pensée et c’est à celui-là que nous nous consacrions. Parfois, une excitation extraordinaire nous restituait au monde physique. Par exemple, ce matin-là, la vieille joie élémentaire de la pluie. Ces rechutes étaient rarissimes ; tous les Immortels étaient capables d’une quiétude parfaite ; je me souviens de l’un d’eux, que je n’ai jamais vu debout un oiseau avait fait son nid sur sa poitrine.
Parmi les corollaires de la doctrine selon laquelle il n’existe aucune chose qui ne soit pas compensée par une autre, il en est un de très peu d’importance théorique, mais qui nous conduisit, à la fin ou au début du Xe siècle, à nous disperser sur la surface du globe. Il tient en quelques mots : Il existe un fleuve dont les eaux donnent l’immortalité ; il doit donc y avoir quelque part un autre fleuve dont les eaux l’effacent. Le nombre des fleuves n’est pas infini ; un voyageur immortel qui parcourt le monde, un jour aura bu à tous. Nous nous proposions de découvrir ce fleuve.
La mort (ou son allusion) rend les hommes précieux et pathétiques. Ils émeuvent par leur condition de fantômes ; chaque acte qu’ils accomplissent peut être le dernier ; aucun visage qui ne soit à l’instant de se dissiper comme un visage de songe. Tout, chez les mortels, a la valeur de l’irrécupérable et de l’aléatoire. Chez les Immortels, en revanche, chaque acte (et chaque pensée) est l’écho de ceux qui l’anticipèrent dans le passé ou le fidèle présage de ceux qui, dans l’avenir, le répéteront jusqu’au vertige. Rien qui n’apparaisse pas perdu entre d’infatigables miroirs. Rien ne peut arriver une seule fois, rien n’est précieusement précaire. L’élégiaque, le grave, le cérémoniel ne comptent pas pour les Immortels. Homère et moi, nous nous sommes séparés aux portes de Tanger ; je crois que nous ne nous sommes pas dit adieu. »
Jorge Luis Borges, L’Aleph, L’Immortel, Gallimard – 1967
Traduit de l’espagnol par Roger Caillois
Lecture par Clémentine Jouffroy
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