En kiosque


Lien pour vous abonner
Lien pour acheter le numéro actuel

Qui sommes-nous ?

Le projet, l'équipe, on en parle...

Nos partenaires

Compléments

Les compléments web aux articles de Books

Numero 5 - Mai 2009

La nouvelle qui fit prendre la plume à Sofia Tolstoï

La parution de La Sonate à Kreutzer, où la séduction et la jalousie tissent la trame d’un drame conjugal, fut le point de départ d’un règlement de comptes entre les époux par romans interposés. Books consacre une critique à celui de Sofia Tolstoï dans son numéro de mai. Mais l’épouse de Tolstoï relate aussi la souffrance que lui a causé La Sonate à Kreutzer dans son Journal intime, 1862-1900. Extrait lu par Clémentine Jouffroy.

12 février 1891
Tout le jour tous les enfants ont été souffrants. À chacun son mal : Macha des
douleurs dans le ventre, Tania des maux d’estomac, Micha, une rage de dents, Vanetchka une éruption, Andrioucha a de la fièvre et des vomissements, seule Sacha est gaie et bien portante. Je recopiais les Journaux de L. ce soir, lorsqu’il en prit un et commença à le lire. À plusieurs reprises, il m’avait déclaré qu’il lui était désagréable que je les recopie, mais j’avais pensé : « Supporte ce déplaisir pour avoir mené une vie si abjecte ! » Et aujourd’hui il a fait toute une histoire, prétendant que je lui faisais mal sans m’en apercevoir, qu’il voulait même détruire ses Journaux. Il m’a accablée de reproches, m’a demandé s’il me serait agréable qu’on me rappelât mes remords et mes mauvaises actions, et que sais-je encore... Sur quoi je lui ai rétorqué, que s’il avait mal, ce n’était pas moi qui le plaindrais ; s’il voulait brûler ses Journaux, qu’il les brûle – je n’attachais aucun prix à mon travail ; quant à savoir lequel faisait du mal à l’autre, il m’en avait fait tellement à la face du monde avec son dernier récit (La Sonate à Kreutzer – note de l’éditeur), qu’il est difficile de faire le compte. Ses armes sont plus solides et plus sûres ! Il voudrait demeurer debout devant le monde entier, sur le piédestal qu’il s’est élevé grâce à de terribles efforts, alors que ses Journaux d’antan le précipitent dans la boue où il a vécu, et c’est cela qui le dépite. Je ne sais pas comment ni pourquoi on a rapproché La Sonate à Kreutzer de notre vie conjugale, mais c’est un fait. Et tous, depuis le Tsar jusqu’au frère de L.N. et à son meilleur ami, Diakov, m’ont plainte. Du reste, pourquoi chercher des tiers ? J’ai senti moi-même, en mon cœur, que ce récit me visait, qu’il me portait une blessure directe, me rabaissait aux yeux du monde entier et détruisait les restes de notre amour mutuel. Et tout cela sans que je sois coupable devant mon mari ni par un geste ni par un regard adressés à qui que ce fût au cours de toute ma vie de femme ! Qu’il y ait eu en mon cœur la possibilité d’en aimer un autre, qu’il y ait eu lutte, c’est une autre question, c’est mon affaire, c’est mon sanctuaire, et nul n’a le droit d’y toucher, si je suis restée pure. J’ignore pourquoi c’est justement aujourd’hui que j’ai exprimé à L.N. mes sentiments sur La Sonate à Kreutzer. Elle est écrite depuis si longtemps ! Mais il fallait qu’il les connaisse tôt ou tard, et je les lui ai révélés à l’occasion des reproches qu’il m’a faits de « lui avoir fait du mal ». Je lui ai donc dit combien il m’avait fait de mal à moi...

Sofia Tolstoï, Journal intime, 1862-1900, Albin Michel – 1980. Traduit du russe par Daria Olivier. Texte lu par Clémentine Jouffroy


Get Flash to see this player.


Tous les BookPlus

Incrivez-vous pour commenter cet article

Déjà inscrit ? Identifiez vous !