«Allons plus au fond, lisez tranquillement Homère. (Et peut-être encore plus les tragiques.) Il est impossible de ne pas être très frappé d’un certain mépris très particulier qu’il y a pour les dieux. Ce mépris est mêlé d’envie, c’est entendu ; et il est peut-être même à base d’envie. (Et encore.) Oui l’homme envie aux dieux leur éternelle jeunesse, leur éternelle beauté ; leur force illimitée, leur instantanée vitesse ; leur éternelle bataille, leur éternel festin, leur éternel amour. Mais il devient très vite évident que cette envie même est comme noyée dans un certain mépris propre. Mépris peut-être inconscient, mépris d’autant plus redoutable, et d’autant plus définitif. Et d’autant plus significatif. Et d’autant plus lui-même sans appel. Mépris de quoi ? Mais précisément de ceci : que les dieux sont éternellement jeunes et éternellement beaux ; presque universellement puissants, instantanément vites ; mépris de ce qu’ils livrent une bataille éternelle, un éternel festin et les batailles d’un éternel amour. Sourd mépris, au fond, pour tous les dieux, d’autant plus redoutable, dans les tragiques et peut-être au moins autant dans Homère.
[…]
Mépris de quoi ? Mépris au fond de ce que les dieux ne sont point périssables et qu’ainsi ils ne sont point revêtus de la plus grande, de la plus poignante grandeur. Qui est précisément d’être périssables. Mépris de ce que les dieux ne sont point passagers. Mépris de ce qu’ils ne sont point viagers. Mépris de ce qu’ils ne sont point transitoires. Mépris précisément de ce qu’ils demeurent et de ce qu’ils ne passent point. Mépris de ce qu’ils recommencent tout le temps et non point comme l’homme, qui ne passe qu’une fois. Mépris de ce qu’ils ne sont point comme l’homme, profondément, essentiellement irréversible. Mépris de ce qu’ils ont du temps devant eux. (Et ainsi de ce qu’ils n’en ont point derrière.) Mépris de ce qu’ils ne sont point précaires, et temporaires. Mépris enfin de ce qu’ils ne présentent point cette grandeur unique que confère à l’homme d’être incessamment exposé.
Mépris de ce qu’ils n’ont point la triple grandeur de l’homme, la mort, la misère, le risque. (Le propre du christianisme n’étant point d’avoir inventé, de nihilo, les trois misères, [les trois grandeurs], la mort, la misère, le risque, mais de leur avoir trouvé leur destination véritable et d’y avoir ajouté la maladie, cette moitié de l’homme moderne.)
Et aux quatre d’avoir assigné toute leur véritable grandeur, d’avoir donné toute leur amplitude.
Mépris de ce qu’ils n’ont point revêtu cette triple grandeur que l’homme a reçue, que l’homme a revêtue, qui a été conférée à l’homme. D’être un être qui passe et qui ne revient jamais deux fois sur la même route, qui ne remet jamais ses pas dans les traces de ses pas. Notamment et ainsi et à la limite de ceci d’être un être qui meurt. (Ceci entre autres, ceci au bout ne se fait qu’une fois.) (La mort, cette grande irréversible.) De ne pas avoir tout le temps à sa disposition. Mais de n’avoir qu’un temps, chacun un, une fois et dans un seul sens.
De risquer enfin, ce qui est la suprême, ce qui est la plus grande grandeur. De risquer précisément la mort, la misère, le risque. De risquer perpétuellement dans la bataille, dans le festin, dans la guerre de l’amour.
[…]
Les dieux manquent de ce couronnement qu’est enfin la mort. Et de cette consécration. Ils manquent de cette consécration qu’est la misère. (Notamment la misère de l’hôte, la misère du suppliant, la misère de l’errant et de l’aveugle, la misère d’Homère, la misère d’Œdipe). Ils manquent de cette consécration qu’est le risque.
Car ils ne risquent même rien de tout cela. Ils sont assurés de ne pas risquer la mort, de ne pas risquer la misère, de ne pas risquer le risque même.
Ils n’ont même pas cette chance, de pouvoir risquer, de pouvoir espérer risquer la mort, risquer la misère, risquer le risque même. Ils sont assurés de ne jamais pouvoir prétendre à cette triple grandeur.
Au fond, pour Homère, pour les tragiques, pour tout le monde antique ils ne sont pas finis. Ils manquent d’un emplissement, du seul accomplissement, de la seule plénitude. Ils ont un destin qui ne s’emplit pas. »
Get Flash to see this player.
Incrivez-vous pour commenter cet article
Déjà inscrit ? Identifiez vous !
Books vous invite à faire part de vos suggestions et informations, à donner votre avis sur le site ou le magazine, à poser vos questions sur un livre ou un auteur.
> écrivez-nous