Près de vingt ans auparavant, lors de son dernier séjour à Ayacucho, le substitut avait été invité par un capitaine de ses amis à survoler les environs de Huanta dans un hélicoptère de l’armée. À la moitié de leur circuit au-dessus des montagnes, il avait vu un homme surgir des fourrés en brandissant un drapeau rouge. Il était seul, et il courait devant l’hélicoptère en montrant le drapeau. Un soldat se trouvait à bord, armé d’une mitraillette Star. Il s’était mis à tirer. Le pilote avait changé de direction pour suivre le drapeau. En bas, l’homme courait à toute vitesse, suivi par les rafales de mitraillette que le soldat envoyait pour essayer de l’atteindre avant qu’il n’eût rejoint le couvert de la végétation. Mais quand le porteur du drapeau était arrivé devant des arbustes qui auraient pu l’abriter, il avait continué de détaler en terrain dégagé, son drapeau pareil à un crachat rouge lancé à la figure des militaires. Suivi par la poussière que soulevait l’appareil toujours plus proche de lui, il ne se mettait pas à l’abri, et avait continué pendant quelques centaines de mètres à dédaigner les cachettes naturelles qui s’offraient à lui sur son chemin. Après cinq minutes de poursuite, les balles l’avaient atteint, tout d’abord aux jambes, puis, quand il était tombé à terre, au dos et pour finir à la poitrine, alors qu’il essayait encore, d’un dernier geste, de lever le drapeau flamboyant. Le tireur
s’était félicité comme s’il venait d’abattre un oiseau en plein vol, et il avait continué de tirer en criant des insultes que l’homme, en bas, ne pouvait plus entendre.
« Pourquoi a-t-il fait ça ? avait demandé le substitut. Pourquoi s’est-il laissé tuer de cette manière ?
– Pour montrer que la mort ne compte pas pour lui », avait répondu le pilote.
L’hélicoptère avait ensuite fait demi-tour, jusqu’à l’endroit où l’homme était sorti des broussailles, et il avait criblé de balles les buissons, les arbres, les berges de la rivière.
Cette fois, le substitut avait demandé :
« Pourquoi tirez-vous dans le vide, à présent ?
– Pour essayer de toucher ceux qui l’ont regardé faire. Ça fait partie de leur entraînement. Le Sentier est plein de gosses de treize ans qui s’excitent en regardant le spectacle. Chaque porte-drapeau mort, comme celui que nous venons de voir, crée dix ou douze émules prêts à en faire autant. »
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