Les millions d’individus qui contribuent à la rédaction de Wikipédia se
complaisent dans la banalité et la vulgarité de leur savoir. Sur
Wikipédia, deux et deux font parfois cinq. Dans le numéro de juillet
2006 du New Yorker, Stacy Schiff disait que Wikipédia était sans doute
« l’organe de publication à compte d’auteur le plus ambitieux au monde
». Ce flambeau de l’autopublication a cependant ceci de particulier
qu’il élève l’amateur au rang de sommité, lui conférant une crédibilité
supérieure à celle de son homologue professionnel. Bien que Wikipédia
ne fasse pas autorité loin de là –, elle aspire à devenir la plus
grande banque de savoir de la planète. Sans doute atteindra-t-elle ce
glorieux objectif si ses lecteurs continuent de se satisfaire de la
médiocrité et de l’amateurisme de son contenu.
Jimmy Wales, le fondateur de Wikipédia, ne s’oppose pas au culte de la
vulgarisation et de la démocratisation du savoir qui sévit sur son
site. Bien au contraire, puisqu’il a dit : « L’important à mes yeux,
c’est que l’entrée soit exacte, peu importe qu’elle ait été rédigée par
un élève du secondaire ou un professeur de Harvard. » Wales ne croyait
pas si bien dire, l’ironie étant que quantité de collaborateurs de
Wikipédia se font passer pour des profs d’université. En mars 2007, par
exemple, le New Yorker annonçait qu’un collaborateur prolifique de
Wikipédia qui avait été interviewé récemment par une journaliste du
magazine avait modifié des milliers d’articles de Wikipédia sous le
couvert d’une fausse identité : l’individu qui répondait au nom
d’utilisateur « Essjay » n’était pas un professeur de théologie
titulaire de quatre diplômes universitaires ainsi qu’il le prétendait
dans son profil, mais un jeune homme de 24 ans n’ayant aucun antécédent
professionnel ou académique ; après avoir complété son secondaire dans
le Kentucky, Ryan Jordan n’avait même pas entamé d’études supérieures.
La supercherie allait bien au-delà de la contribution sous de faux
auspices puisque Essjay s’était vu octroyer des privilèges
administratifs sur Wikipédia et avait récemment été embauché par Wikia,
une entreprise à but lucratif attachée à Wikipédia dont Jimmy Wales est
l’un des fondateurs.
Lorsque questionné par le New Yorker au sujet de la mystification
perpétrée par l’un de ses collaborateurs vedette, Wales a répondu du
tac au tac que Essjay était un pseudonyme et non une fausse identité,
et qu’il ne voyait pas où était le problème.
Le problème, c’est que Wales – qui n’a lui-même aucun diplôme
universitaire puisqu’il a abandonné des études amorcées à l’université
de l’Alabama, puis à celle de l’Indiana – n’est pas apte à déterminer
l’exactitude de l’information qu’il y a sur son site. Seuls des
spécialistes peuvent le faire. Dans son entrevue avec Stacy Schiff du
New Yorker, Wales a déclaré : « Je suis pour l’instruction et
l’illumination des esprits. » Dans les faits, le fondateur de Wikipédia
n’est pas un réaliste, mais un romantique naïf qui nous séduit avec sa
vision d’un monde où règne un noble amateurisme.
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