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Numero 7 - Juillet-Août 2009

« Sur Wikipédia, deux et deux font parfois cinq »

Un jeune homme de 24 ans sans diplôme universitaire qui se fait passer pour un professeur de théologie : c'est l'un exemple des exemples de ce « culte de l'amateur » que dénonce Andrew Keen dans son livre controversé, auquel Books consacre un article dans son numéro d'été.

Les millions d’individus qui contribuent à la rédaction de Wikipédia se complaisent dans la banalité et la vulgarité de leur savoir. Sur Wikipédia, deux et deux font parfois cinq. Dans le numéro de juillet 2006 du New Yorker, Stacy Schiff disait que Wikipédia était sans doute « l’organe de publication à compte d’auteur le plus ambitieux au monde ». Ce flambeau de l’autopublication a cependant ceci de particulier qu’il élève l’amateur au rang de sommité, lui conférant une crédibilité supérieure à celle de son homologue professionnel. Bien que Wikipédia ne fasse pas autorité loin de là –, elle aspire à devenir la plus grande banque de savoir de la planète. Sans doute atteindra-t-elle ce glorieux objectif si ses lecteurs continuent de se satisfaire de la médiocrité et de l’amateurisme de son contenu.
Jimmy Wales, le fondateur de Wikipédia, ne s’oppose pas au culte de la vulgarisation et de la démocratisation du savoir qui sévit sur son site. Bien au contraire, puisqu’il a dit : « L’important à mes yeux, c’est que l’entrée soit exacte, peu importe qu’elle ait été rédigée par un élève du secondaire ou un professeur de Harvard. » Wales ne croyait pas si bien dire, l’ironie étant que quantité de collaborateurs de Wikipédia se font passer pour des profs d’université. En mars 2007, par exemple, le New Yorker annonçait qu’un collaborateur prolifique de Wikipédia qui avait été interviewé récemment par une journaliste du magazine avait modifié des milliers d’articles de Wikipédia sous le couvert d’une fausse identité : l’individu qui répondait au nom d’utilisateur « Essjay » n’était pas un professeur de théologie titulaire de quatre diplômes universitaires ainsi qu’il le prétendait dans son profil, mais un jeune homme de 24 ans n’ayant aucun antécédent professionnel ou académique ; après avoir complété son secondaire dans le Kentucky, Ryan Jordan n’avait même pas entamé d’études supérieures. La supercherie allait bien au-delà de la contribution sous de faux auspices puisque Essjay s’était vu octroyer des privilèges administratifs sur Wikipédia et avait récemment été embauché par Wikia, une entreprise à but lucratif attachée à Wikipédia dont Jimmy Wales est l’un des fondateurs.
Lorsque questionné par le New Yorker au sujet de la mystification perpétrée par l’un de ses collaborateurs vedette, Wales a répondu du tac au tac que Essjay était un pseudonyme et non une fausse identité, et qu’il ne voyait pas où était le problème.
Le problème, c’est que Wales – qui n’a lui-même aucun diplôme universitaire puisqu’il a abandonné des études amorcées à l’université de l’Alabama, puis à celle de l’Indiana – n’est pas apte à déterminer l’exactitude de l’information qu’il y a sur son site. Seuls des spécialistes peuvent le faire. Dans son entrevue avec Stacy Schiff du New Yorker, Wales a déclaré : « Je suis pour l’instruction et l’illumination des esprits. » Dans les faits, le fondateur de Wikipédia n’est pas un réaliste, mais un romantique naïf qui nous séduit avec sa vision d’un monde où règne un noble amateurisme.

Andrew Keen, Le Culte de l’amateur, Scali – 2008
Traduit de l’anglais par Jacques-Gilles Laberge
Texte lu par Clémentine Jouffroy


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