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Numero 7 - Juillet-Août 2009

Espagne - Autopsie du putsch

Madrid, 23 février 1981. Les députés espagnols sont réunis en Congrès pour élire le successeur du premier chef du gouvernement démocratique post-franquiste, Adolfo Suárez. Celui-ci vient de démissionner après avoir été lâché par son propre parti, l’Union du centre démocratique (UCD, centre droit), et le roi Juan Carlos, qui l’avait nommé. À 18 h 25, le lieutenant-colonel Antonio Tejero surgit dans l’hémicycle, à la tête d’un groupe de militaires, tire des rafales de mitraillette en l’air, monte à la tribune et ordonne aux élus de se coucher dans les travées. Tous s’exécutent, sauf trois : Adolfo Suárez, le général Manuel Gutiérrez Mellado, vice-Premier ministre, et Santiago Carrillo, chef du parti communiste. Trois hommes qui refusent de céder à la tentative de renversement de la jeune démocratie et de restauration du franquisme. Leur geste de dignité, tout comme la scène retransmise en direct à la télévision, est resté ancré dans la mémoire des Espagnols. C’est ce moment d’une grande force symbolique, crucial dans l’histoire de la transition ibérique, que l’écrivain Javier Cercas a choisi de disséquer dans un essai paru en avril dernier, Anatomía de un instante [« Anatomie d’un instant »], unanimement salué par la critique et par le public. « Un geste par lequel trois hommes rachetaient un passé peu démocratique, et peut-être aussi le passé récent d’un pays resté trop franquiste trop longtemps », commente l’historien Toni Soler dans le quotidien catalan La Vanguardia.

Mais Cercas ne se contente pas de juger les seuls rebelles. Il convoque aussi devant le tribunal de l’histoire la classe politique espagnole et le pays tout entier. « Contre la version officielle, pour le moins complaisante, explique Toni Soler, Cercas montre que presque personne n’a osé élever la voix, que ce soit pour ou contre le coup d’État. » L’armée, l’Église, le parti socialiste et le propre parti de Suárez (l’UCD) avaient manœuvré contre le chef du gouvernement et n’ont pas protesté. Le roi Juan Carlos lui-même avait eu des dissensions avec son Premier ministre, mais pas au point de soutenir un putsch militaire. Il prend l’antenne à 1 h 15 du matin et condamne le putsch, faisant basculer l’opinion publique.

Pour Cercas, « il ne fait aucun doute que c’est le roi qui a tout interrompu. S’il avait voulu que cette tentative réussisse, le putsch aurait en toute certitude abouti », conclut pour sa part le journaliste Xavi Ayén dans un autre article que La Vanguardia consacre à ce livre majeur. C’est lui qui a obtenu la reddition des militaires, mettant fin à une prise d’otages de plus de dix-sept heures. Après avoir permis, à la mort de Franco en 1975, le processus démocratique, Juan Carlos intervenait donc une nouvelle fois de façon décisive dans l’histoire politique tourmentée de l’Espagne du XXe siècle.

Anatomía de un instante décompose heure par heure cet événement qui renforcera paradoxalement les structures démocratiques du pays, sortant la société espagnole de sa passivité et de sa prostration. « Comme des milliers d’Espagnols ce jour-là, confie Cercas lui-même dans un entretien au quotidien El País, j’étais abasourdi. Je suivais les nouvelles à la radio, sans réagir. »

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