Parmi les truismes qui constituent l’eschatologie du déclin culturel américain, celui-ci est l’un des plus banals : nous ne lisons pas. Autrefois, dit la légende – dans les années 1950, mettons –, nous lisions bien davantage qu’aujourd’hui, et nous lisions les bonnes choses, les classiques. À présent, nous n’avons que faire de la lecture, d’ailleurs nous savons à peine lire, et la télévision ou l’ordinateur sont en passe de rendre le livre obsolète.
Rien de tout cela n’est vrai. Nous lisons beaucoup plus que dans les années 1950. En 1957, 17 % des personnes sondées par l’institut Gallup déclaraient avoir un livre en cours ; la proportion avait plus que doublé en 1990. En 1953, 40 % des personnes interrogées par Gallup connaissaient l’auteur de Huckleberry Finn (1) ; en 1990, elles étaient 51 %. Huit mille six cents nouveaux titres étaient publiés en 1950 ; près de cinq fois plus en 1981.
En réalité, les Américains achètent aujourd’hui [cet article date de 1997] plus de livres que jamais – plus de deux milliards en 1992. Entre le début des années 1970 et le début des années 1980, le nombre de librairies a quasiment doublé dans ce pays – et c’était avant l’apparition des grands magasins Barnes & Noble et du site amazon.com. Par ailleurs, les gens n’achètent pas des livres uniquement par quête de statut, ils les lisent vraiment. Un adulte américain moyen lisait 11,2 livres par an en 1992, c’est-à-dire que le pays dans son ensemble en bouquine environ deux milliards – précisément le nombre de titres achetés. Et il existe actuellement plus de 250 000 clubs de lecture, ce qui signifie que deux millions de personnes environ lisent régulièrement et se rencontrent pour en discuter.
Dans son ouvrage sur les immigrants juifs du début du XXe siècle, Le Monde de nos pères. L’extraordinaire odyssée des Juifs d’Europe de l’Est en Amérique [traduit en français chez Michalon en 1997], Irving Howe décrit un temps qui semble incroyablement suranné, quand des ouvriers à peine instruits assistaient à des conférences et suivaient des cours de langue après leur journée de travail. Howe cite un manœuvre évoquant son adolescence en Russie : « Comment puis-je vous décrire […] notre excitation lorsque nous parlions de Dostoïevski ? […] Ici, en Amérique, les jeunes ont le choix entre le cinéma, la musique, l’art, la danse et Dieu seul sait quoi encore. Nous, nous n’avions que les livres – et encore, pas beaucoup. »
À force d’entendre tant de choses sur l’inculture des Américains, pareils sentiments nous paraissent les vestiges d’un autre âge. Ce n’est pas le cas. On écrit encore ainsi à propos des livres. Mais, bien sûr, la plupart d’entre nous ne lisent pas Dostoïevski. Les auteurs à succès, qui attirent des milliers et des milliers de lecteurs dévorant toutes leurs œuvres et leur écrivant pour en réclamer davantage, sont généralement des auteurs de fiction de genre – romans à l’eau de rose, science-fiction, suspense.
Les lectrices de romans d’amour sont particulièrement ferventes. Chacune d’elles dépense en moyenne 1 200 dollars par an en livres, et la plupart finissent souvent par considérer leurs auteurs préférés comme des amis intimes. La romancière Debbie Macomber reçoit ainsi des milliers de lettres par an, et quand sa fille eut un bébé, des lectrices lui ont envoyé une couverture et une « chaussette de Noël » tricotée main avec le nom de l’enfant brodé dessus (2). L’essor du livre est à mettre au crédit de ce type d’écrivains. En 1994, une bonne moitié des ouvrages achetés appartenaient à la catégorie « fiction populaire ». Les livres de management et de développement personnel suivaient, avec 12 %, devant « cuisine et loisirs » avec 11 %, « religion » avec 7 %, et, enfin, « art-littérature-poésie » avec un maigre 5 %.
Ces habitudes de lecture n’ont rien de nouveau. La fiction de genre et les ouvrages de développement personnel représentent le gros du marché américain de l’édition depuis au moins deux cents ans. En 1930, l’hygiène intime était le sujet favori du public, selon une enquête menée à l’époque. Et il suffit de parcourir une liste des bestsellers au fil des décennies pour constater au vu des titres à quel point nous avons peu changé : Daily Strength for Daily Needs [« Forces quotidiennes pour besoins quotidiens », de Mary Tileston, 1895, non traduit en français] ; Réfléchissez et devenez riche [Napoleon Hill, 1937, paru aux Éditions de l’Homme en 2007, pour l’édition française] ; Des jeux et des hommes. Psychologie des relations humainesJean Harlow. Biographie intime [Eric Berne, 1964, paru chez Stock en 1984] ; [Irving Shulman, 1964, paru chez Stock en 1966].
Les auteurs de romans à l’eau de rose sont généralement lucides sur ce qu’ils font. Ils ne s’imaginent pas écrire de subversives versions féminines de Proust. Mais ils créent du loisir de masse qui plaît aux consommateurs pour les mêmes raisons, à peu près, que McDonald’s et Burger King plaisent aux leurs : c’est facile, cela aide à se sentir bien et c’est toujours pareil. Un roman à l’eau de rose ne prétend pas éblouir par son originalité, mais provoquer chez ses lectrices des émotions prévisibles grâce à des symboles culturels connus. Comme le dit la romancière Kathleen Gilles Seidel, « ma lectrice prend mon livre quand elle est fatiguée. […] La lecture est peut-être le seul moyen de se détendre qu’elle connaisse. Réussir à lui offrir quelques heures de délassement exquis est un objectif suffisamment noble pour moi. »
Mais si les romans à l’eau de rose ne sont qu’un moyen comme un autre de se détendre, qu’est-ce qui les distingue du cinéma ou de la bière ? Pourquoi l’activité « lire des romans d’amour » doit-elle être regroupée avec « lire de la philosophie » plutôt qu’avec « se faire masser » ? Le Centre du livre de la bibliothèque du Congrès investit beaucoup de temps et d’argent pour inventer des slogans tels que « Les livres changent tout ». Mais le simple fait de lire quelque chose – n’importe quoi – constitue-t-il un si haut fait culturel qu’il faille le célébrer ?
En tout cas, nous ne l’avons pas toujours pensé. Quand le roman est devenu populaire aux États-Unis, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, il fut accusé de détruire les neurones et de faire peser une menace sur la haute culture – à peu près les termes dans lesquels la télévision est aujourd’hui dénoncée. Dans les années 1940, Edmund Wilson [critique et écrivain américain, NdlR] déclarait que les « romans policiers [ne sont] qu’un vice qui, par sa bêtise et sa nocivité mineure, se classe quelque part entre la cigarette et les mots croisés ». L’on n’entend pratiquement plus ce genre de propos sur les habitudes de lecture des Américains : tous les livres ne méritent pas d’être lus ; certains ne sont qu’une perte de temps.
À mesure que la peur de l’apocalypse culturelle glissait du roman vers ses épigones high-tech – la radio, le cinéma, la télévision et, désormais, les ordinateurs –, le livre a acquis une réputation de noblesse éducative et même morale. Il a d’ailleurs un statut à part, bénéficiant de tarifs postaux avantageux et d’une absence de droits de douane. D’interminables guerres culturelles ont naturellement eu lieu pour savoir quels types de livres devaient être lus à l’école mais ce genre de distinguos n’est pas de mise dans les débats sur les habitudes de lecture des adultes.
Le sentimentalisme devient particulièrement accusé quand on compare la lecture et les activités supposément rivales, la télévision et le cyberespace. La valorisation du livre par rapport à la télévision s’appuie ainsi souvent sur l’idée vague et sans fondement selon laquelle lire rend « actif » et regarder la télévision rend « passif ». Mais en quoi le travail d’imagination d’un lecteur est-il plus exigeant ou valable que celui d’un spectateur ? Ou pourquoi serait-on plus passif devant la télévision que devant une pièce de théâtre, par exemple ? Voilà qui n’est jamais expliqué. Le larmoyant éloge du livre que fit Sven Birkerts dans The Gutenberg Elegies. The Fate of Reading in an Electronic Age est emblématique à cet égard. Robert Hughes, critique d’art au magazine Time, a récemment tenu un raisonnement tout aussi sentimental et mystérieux dans la New York Review of Books [en février 1995, NdlR] : « La lecture est un acte coopératif, durant lequel l’imagination du lecteur va à la rencontre de celle de l’auteur ; on visualise le livre en le lisant, on participe à l’invention et à la complétion des personnages. […] L’effort demandé pour faire surgir quelque chose de vivant de l’alignement neutre des caractères est tout à fait différent et, dans mon cas, bien plus stimulant que la soumission passive aux images étincelantes de la télévision, qui nous arrivent toutes faites et écrasantes, et ont tendance à griller les tendres circuits de l’imagination enfantine en ne lui permettant pas de les retravailler. »
Je ne me souviens pas avoir jamais visualisé les personnages d’un livre. Mais, puisque tous ceux qui écrivent sur le sujet semblent le faire, j’appartiens peut-être à une minorité. Cela étant, on pourrait tout aussi bien dire que l’on participe à l’invention des personnages du petit écran puisqu’il faut imaginer ce qu’ils pensent, alors qu’un roman fournit souvent cette information.
Les livres sont également censés être supérieurs à la télévision parce qu’ils sont originaux, uniques et vrais, alors que la télévision propose de la camelote industrielle fabriquée en série. Mais, naturellement, les livres populaires peuvent être – ils le sont généralement – tout aussi stéréotypés et « industrialisés » que les productions télévisées. Les meilleurs livres sont peut-être meilleurs que la meilleure télévision mais, plus bas sur l’échelle, la différence est moins claire. La plupart du temps, il ne s’agit pas de choisir entre Virgile et Geraldo (3), mais entre La Prophétie des Andes et Roseanne (4). Qui ne choisirait Roseanne ?
Si c’est vraiment la fécondité de notre culture qui nous intéresse, toute réflexion sur la nature intrinsèque de la lecture (comme si cela existait !) est hors de propos. La lecture en soi n’est pas la question. La question est d’abord de comprendre pourquoi certains types de lecture et certains types de programmes comptent.
Ce texte est paru sur le site Slate, le 17 avril 1997. Il a été traduit par Béatrice Bocard.
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La lecture, fut-ce d’un mauvais livre, implique toujours un processus actif alors que la télévision tend à écraser l’imagination, soutient Sven Birkerts.
Auteur d’une dizaine de livres, Sven Birkerts est critique littéraire. Il a enseigné à Harvard et écrit pour de nombreuses publications, dont le New York Times et le Washington Post. Il dirige depuis 2002 la revue littéraire Agni et supervise des séminaires d’écriture au Bennington College, dans le Vermont.
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