Ce numéro de Books est consacré à la mutation culturelle induite par Internet et les technologies qui l’entourent.
Voici quarante ans, en 1969, le philosophe des médias Marshall McLuhan donnait une interview-fleuve à Playboy. Autres temps, autres mœurs Dans une perspective darwinienne, il expliquait que les médias, produits du cerveau humain, sont une « extension [du corps] de l’homme, qui induit chez lui des changements profonds et durables et transforme son environnement ». Il repérait trois étapes fondamentales : l’invention de l’écriture phonétique, celle de l’imprimerie et la dernière, celle des médias « électriques ». Laquelle introduisait à ses yeux une mutation beaucoup plus rapide et plus radicale encore que les précédentes : « Les médias électriques représentent une transformation totale et presque instantanée de la culture, des valeurs et des attitudes. »
Il ne pouvait prévoir, mais pressentait de manière prophétique la révolution Internet, annonçant l’avènement du « village global ». Il attirait aussi l’attention des honorables lecteurs de Playboy sur un phénomène qui éclaire notre sujet comme un phare paradoxal : « Le présent est invisible. » La substitution d’un environnement à un autre déclenche de puissants réflexes de résistance, qui relèvent largement de l’inconscient. Chaque fois que se produit une innovation importante dans le domaine des médias (une nouvelle « extension » de l’homme), « le système nerveux central produit une anesthésie autoprotectrice », qui le prémunit contre la « pleine conscience » de ce qui lui arrive.
Du coup, la réalité des mutations qui nous affectent n’est pas accessible au moment où elles se produisent. Nous ne pouvons réellement comprendre ce qui se passe qu’après coup. Le nouvel environnement créé par une innovation « ne devient pleinement visible qu’après son remplacement par un nouvel environnement : nous avons toujours un temps de retard dans notre vision du monde ».
La difficulté de comprendre la mutation présente et le mécanisme d’autoprotection décelé par McLuhan suscitent assez logiquement deux réactions contraires. La première consiste à se défendre contre le risque du nouveau en survalorisant les mérites de l’environnement précédent. La seconde consiste à se défendre contre la crainte de ne pas comprendre en survalorisant les mérites du nouvel environnement, tel du moins qu’on le perçoit.
Ne soyez donc pas surpris de trouver dans ce numéro les opinions les plus contraires. Au-delà de la question désormais classique : « Le Net nous rend-il bête ? », le vrai débat porte bien entendu sur le point de savoir si la culture du Net est en passe de balayer la vieille culture humaniste, fondée sur le respect de la profondeur, sur la préférence pour la réflexion solitaire, au profit d’une culture privilégiant la vitesse et le fragmentaire, mais aussi la réflexion collective. En filigrane, mais de manière obsessionnelle, c’est aussi la question de l’avenir du livre et de la lecture qui est posée. Les écrivains, intellectuels ou spécialistes qui ont commis un livre ou une analyse approfondie pour tenter d’appréhender cette mutation ou au moins de l’éclairer sous un certain angle ne sont pas d’accord entre eux, c’est le moins qu’on puisse dire. Nous avons mis en scène cette cacophonie, en observant la règle de l’alternance : un coup de balancier dans un sens, un coup dans l’autre…
Rappelant avec d’autres que Socrate, en son temps, s’inquiétait du progrès… de l’écriture, l’Espagnol Joaquin Rodriguez se contente prudemment… d’appeler à la prudence (p. 14). En regard, l’essayiste américain Nicholas Carr et l’écrivain italien Alessandro Baricco crient au loup. En 1985, avant même l’invention du Web, l’écrivain George Steiner considérait déjà que les carottes de la haute culture étaient cuites (p. 18). Mais en 2003, Umberto Eco voyait dans Internet un média propice à la lecture. Le sociologue Don Tapscott pense, comme Candide, mais enquêtes à l’appui, que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes (p. 24). Ex-entrepreneur dans la Silicon Valley, Andrew Keen juge au contraire qu’Internet en général et Wikipédia en particulier sont en train de créer un absurde « culte de l’amateur » (p. 26). À l’inverse, affirmant que « tout ce qui est mauvais est bon pour vous », le journaliste scientifique Steven Johnson va jusqu’à soutenir que les séries télé et les jeux vidéo contribuent à élever le niveau de l’intelligence générale (p. 28). Quant à Mark Bauerlein, professeur de littérature, il voit dans la Net génération « la génération la plus bête » et trouve le soutien (et bien plus) de James Bowman, auteur d’un livre sur « la corruption de notre culture politique » (p. 49). Si vous jugez ce dernier texte un peu trop marqué à droite, lisez donc l’entretien avec le journaliste Chris Hedges, pour qui la culture est de toute façon condamnée par le système capitaliste (p. 53). Et si vous pensez que la crise ne touche que l’Occident, voyez, dans la foulée, ce que dit un universitaire de Pékin à propos d’un livre publié à Taiwan (p. 54), et la description, brute de décoffrage, des « romans sur téléphone » écrits par de jeunes Japonaises (p. 40).
Nous présentons aussi divers outils de mise en perspective, comme l’article « Les odyssées du savoir », qui revient sur deux mille ans d’histoire de la connaissance (p. 20), et une mise au point sur ce que nous disent les enquêtes sur la lecture depuis trente ans (p. 56). Pour finir, un sondage sur les jeunes et la lecture (p. 54).
Surtout, ne perdez jamais de vue l’avertissement de McLuhan : les chances que nous comprenions ce qui se passe sont plutôt faibles…
Photo : © Flore-Aël Suren/Tendance Floue
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