A l’occasion du dossier de Books “Le scandale de l’industrie pharmaceutique”, Mikkel Borch-Jacobsen se penche sur la façon dont certaines firmes pharmaceutiques exploitent Wikipédia pour faire passer des messages pour vanter les effets de leurs médicaments, minimiser leurs effets secondaires et dénigrer les médicaments de firmes concurrentes. L’offensive cible principalement les articles de Wikipedia en anglais, car c’est là que se situe le gros du marché.
Naguère, un patient désireux de s’informer sur tel ou tel médicament allait consulter son pharmacien ou bien ouvrait un dictionnaire médical. De nos jours, son premier geste est de googler le médicament sur Wikipédia. Le fait n’a bien sûr pas échappé aux départements marketing de l’industrie pharmaceutique. Sous le titre “Stratégies Wikipédia pour marketeurs pharmaceutiques et médicaux européens”, le site eyeforpharma.com rapporte ainsi les résultats d’une étude de marché sur les habitudes électroniques des consommateurs menée par Manhattan Research, une firme de consulting pharmaceutique:
“Un fil commun court à travers les sites de santé les plus fréquentés dans tous les marchés examinés – Wikipédia. […] Dans la mesure où un nombre croissant de consommateurs se fient à Wikipédia pour leur information médicale, il est crucial pour les marketeurs de comprendre comment ce média social influe sur l’opinion des consommateurs et finalement sur leurs décisions au sujet du traitement et des produits. […] même si les compagnies ne peuvent pas contrôler Wikipédia de la même manière qu’une campagne de publicité classique, cela ne veut pas dire que les messages envoyés par le truchement de Wikipédia soient moins efficaces – au contraire, le fait que le contenu ne soit pas sponsorisé peut ajouter à la crédibilité d’une entrée.”
Wikipédia offre ainsi la possibilité d’une publicité invisible, déguisée en information objective – le rêve de tout publicitaire ! Manhattan Research donne à cet égard une série de conseils aux marketeurs pharma européens pour établir leur “stratégie Wikipédia” :
- S’assurer que les marques et les produits soient représentés de façon uniforme dans toutes les entrées Wikipédia en Europe.
- Vérifier que les traitements indiqués dans les “entrées maladies” de Wikipédia soient “corrects” (autrement dit, ne soient pas ceux proposés par les compagnies concurrentes).
- “Les compagnies, lorsqu’elles surveillent et éditent des entrées Wikipédia, devraient se contenter d’assurer que celles-ci soient exactes et complètes. L’élimination sélective de contenu factuel, même si celui-ci est négatif, est susceptible de provoquer la réprobation des consommateurs et des médias”. (Autrement dit, soyez prudents).
- “N’oubliez pas que Wikipédia est constamment mis à jour. Mettre en place un processus de surveillance permanente de Wikipédia et distribuer les tâches à cet effet peut aider à ce que les efforts soient constants”.
En réalité, les marketeurs pharma n’ont pas attendu l’étude de marché de Manhattan Research pour mettre en œuvre leurs stratégies Wikipédia. On le sait car certains se sont fait prendre la main dans le sac à cause d’un nouvel outil de recherche appelé le WikiScanner. Développé par Virgil Griffith, un étudiant du California Institute of Technology, le WikiScanner permet de détecter les modifications suspectes apportées aux entrées Wikipédia par des utilisateurs dont les ordinateurs sont enregistrés sous des adresses IP appartenant à des grandes entreprises ou à des organisations comme la CIA ou le Vatican. C’est ainsi que l’organisation Patients No Patents a pu montrer qu’un ordinateur appartenant à la compagnie pharmaceutique Abbott Laboratories avait été utilisé pour enlever la mention d’un article scientifique qui révélait que le médicament contre l’arthrite Humira ® augmentait considérablement les risques de développer des infections graves ainsi que certains types de cancer. Le même ordinateur avait servi à supprimer toute information au sujet des risques d’accidents cardio-vasculaires présentés par un autre produit d’Abbott, le médicament anti-obésité Meridia ®.
Il y a mieux. Toujours grâce au WikiScanner, un blogueur britannique officiant sur le site experimentalchimp.wordpress.com est tombé sur toute une série de modifications suspectes faites entre juillet et octobre 2006 par l’utilisateur chrisgaffneymd (“Christopher Gaffney, M.D.”?) à partir d’un ordinateur appartenant au géant pharmaceutique AstraZeneca. Ces modifications avaient trait notamment à la quétiapine, un antipsychotique produit par AstraZeneca sous le nom de marque Seroquel ®. La quétiapine a été autorisée en 1997 par la Food and Drug Administration (FDA) américaine pour le traitement de la schizophrénie et, plus récemment, en 2004, pour celui des épisodes maniaques du trouble bipolaire (ce qu’on appelait naguère la psychose maniaco-dépressive). Tout comme l’olanzapine (Zyprexa ®) d’Eli Lilly ou le risperidone (Risperdal ®) de Janssen, la quétiapine est un antipsychotique dit “atypique”, censé à ce titre avoir moins d’effets secondaires débilitants et parfois mortels (appelés “extrapyramidaux”) que les antipsychotiques “typiques” comme la chlorpromazine. Comme on le sait mieux maintenant, entre autres grâce à une série de procès retentissants intentés aux Etats-Unis à quelques-unes des principales compagnies produisant des antipsychotiques atypiques, ceux-ci ne sont en réalité ni plus ni moins efficaces que les antipsychotiques de première génération et ils ont de surcroît de graves effets secondaires, tels que prise de poids importante, diabète et accidents cardio-vasculaires. De même que les antidépresseurs du type Prozac ® ou Zoloft ®, ils sont susceptibles de provoquer chez certains adolescents et jeunes adultes de l’akathisie (agitation interne extrême) accompagnée de suicidalité (pensées suicidaires parfois suivies de passage à l’acte). Ce sont, en bref, des médicaments psychotropes puissants et dangereux qu’il convient de manier avec précaution et pour des indications bien précises.
Ces quelques explications feront mieux comprendre les enjeux de certaines des nombreuses modifications apportées par l’utilisateur chrisgaffneymd à l’entrée “Quétiapine” (en langue anglaise).
Version originale :
En dépit d’une recommandation générale du National Institute of Health à l’encontre de [l’]usage [de la quétiapine] chez les enfants et les personnes en-dessous de 18 ans, ainsi que d’un risque connu que les adolescents prenant ce médicament “soient plus susceptibles de penser à se blesser ou à se suicider, ou d’avoir l’intention ou d’essayer de le faire”, le Seroquel est démarché de façon controversée auprès des parents d’adolescents sujets à des sautes d’humeur et irritables dans des magazines comme Parade et TV Guide.
Version modifiée :
Le Seroquel est démarché de façon controversée auprès des parents d’adolescents sujets à des sautes d’humeur et irritables dans des magazines comme Parade et TV Guide.
La première phrase de la version originale a été purement et simplement supprimée.
Les dits parents ne sont donc pas censés savoir que leurs enfants risquent de se suicider dans la semaine suivant la prise de quétiapine. Pour saisir toute la portée de ce caviardage, il faut savoir que les antipsychotiques atypiques tels que la quétiapine sont de plus en plus prescrits hors autorisation (off label) à des adolescents ou à des enfants diagnostiqués comme souffrant de trouble bipolaire.
Version originale :
Certains patients utilisant la quétiapine peuvent avoir un problème de prise de poids causé par la persistance de l’appétit même après les repas.
Version modifiée :
Certains patients utilisant la quétiapine peuvent avoir un problème de prise de poids causé par la persistance de l’appétit même après les repas. Toutefois, des essais cliniques déterminants ont montré que cet effet était (en moyenne) égal à 1,9 kg.
Inutile de s’appesantir sur les patients devenus obèses qui échappent à la moyenne.
Version originale :
Le syndrome neuroleptique malin et la dyskinésie tardive sont deux effets secondaires rares mais sérieux de la quétiapine. Toutefois, il semble que la quétiapine soit moins susceptible de provoquer des effets secondaires extrapyramidaux et de la dyskinésie tardive que les antipsychotiques typiques.
Version modifiée :
Le syndrome neuroleptique malin et la dyskinésie tardive sont deux effets secondaires rares mais sérieux des antipsychotiques atypiques. Toutefois, Seroquel est le seul antipsychotique atypique avec un profil ESEP [effets secondaires extrapyramydaux] qui ne diffère pas de celui d’un placebo. De plus, le SNM [syndrome neuroleptique malin] n’a jamais été signalé par le système [de pharmacovigilance] AERS (FDA).
Traduction : s’il y a un problème d’effets secondaires indésirables, il ne concerne que les antipsychotiques atypiques des compagnies rivales…
Afin d’enfoncer le clou, l’utilisateur chrisgaffneymd s’est d’ailleurs transporté sur les entrées Wikipédia consacrées aux principaux concurrents de la quétiapine pour y faire un peu de publicité négative. Voici deux exemples de publicité négative ainsi introduite.
Version originale de l’entrée “Aripiprazole” (Abilify ®) :
Les effets négatifs mentionnés dans la notice explicative des paquets d’aripiprazole comprennent la migraine, la nausée, l’envie de vomir, la somnolence, l’insomnie et l’akathisie. Il apparaît que l’aripiprazole a une incidence très faible d’ESEP (effets secondaires extrapyramydaux). Le risque de dyskinésie tardive dans le cas d’un usage prolongé de l’aripiprazole n’est pas clair.
Version modifiée :
Les effets négatifs mentionnés dans la notice explicative des paquets d’aripiprazole comprennent la migraine, la nausée, l’envie de vomir, la somnolence, l’insomnie et l’akathisie. On notera en particulier l’incidence élevée d’ESEP (notamment l’akathisie) survenant lors d’un traitement avec l’aripiprazole. Des études récentes ont pu corréler une incidence élevée d’akathisie avec un risque accru de dyskinésie tardive. Toutefois, à ce jour, le risque de dyskinésie tardive dans le cas d’un usage prolongé de l’aripiprazole n’est pas clair.
Version originale de l’entrée “Rispéridone” (Risperdal ®):
Comme tous les antipsychotiques, le rispéridone est susceptible de provoquer de la dyskinésie tardive (DT), des symptômes extrapyramydaux (ESEP) et le syndrome neuroleptique malin (SNM), bien que le risque soit généralement moindre que dans le cas des antipsychotiques typiques plus anciens.
Version modifiée :
Le rispéridone est susceptible de provoquer de la dyskinésie tardive (DT) et le syndrome neuroleptique malin (SNM), bien que le risque soit généralement moindre que dans le cas des antipsychotiques typiques plus anciens. Toutefois, le rispéridone a été associé à une incidence accrue d’ESEP (quand comparé à un placebo) et il est donc susceptible de comporter un risque plus élevé de DT que d’autres antipsychotiques atypiques.
Les membres de phrase “Comme tous les antipsychotiques” et “des symptômes extrapyramidaux (ESEP) ont été supprimés.
L’utilisateur chrisgaffneymd ne s’est pas contenté d’aller vandaliser les entrées des antipsychotiques concurrents. Le 13 septembre 2006, il a aussi modifié des pans entiers des entrées “Trouble bipolaire” (Bipolar disorder) et “Spectre bipolaire” (Bipolar spectrum). On peut évidemment se demander pourquoi l’employé d’une compagnie pharmaceutique devrait s’intéresser ainsi à la définition d’un trouble psychiatrique, mais la réponse est fort simple : en redéfinissant les critères diagnostiques d’une maladie, on peut augmenter considérablement les indications – et donc les ventes - d’un médicament donné. Il faut savoir en effet qu’aux Etats-Unis la FDA donne des autorisations de mise sur le marché pour des indications bien précises et que la loi fédérale interdit aux compagnies de promouvoir leurs médicaments pour d’autres indications (off label). Les médecins, par contre, sont libres de prescrire off label s’ils le jugent bon. Tout le jeu des compagnies pharmaceutiques consiste donc à convaincre le public et les médecins de la légitimité d’une telle prescription off label – et comment cela ? En étendant la définition de la maladie pour laquelle le médicament a été initialement autorisé et en brouillant les limites qui la séparent d’autres maladies ou syndromes.
Les compagnies pharmaceutiques utilisent à cet égard toutes sortes de méthodes, mais la plus simple et la plus expéditive, comme l’a bien compris l’utilisateur chrisgaffneymd, consiste à carrément réécrire la définition de la maladie donnée dans une encyclopédie populaire comme Wikipédia. La FDA, on s’en souvient, avait autorisé la quétiapine pour le traitement de la schizophrénie, puis, en 2004, pour celui des états maniaques du trouble bipolaire. C’est donc sur la définition du trouble bipolaire que s’est concentré chrisgaffneymd, pour en étendre subrepticement le champ à la dépression et à l’hyperactivité. Lorsqu’il s’appelait encore “psychose maniaco-dépressive”, le trouble bipolaire se définissait comme un trouble de l’humeur faisant alterner le patient entre des états d’élation maniaque et des états de dépression mélancolique profonde, l’un ou l’autre de ces pôles pouvant être plus ou moins marqué, voire apparaître isolément, de façon “unipolaire”. Il s’agissait clairement d’une psychose grave, différente d’une simple variation de l’humeur. Depuis la fin des années 1970, par contre, on distingue le trouble bipolaire I, qui se dit de patients ayant été hospitalisés pour des épisodes tant maniaques que dépressifs, et le trouble bipolaire II, qui se dit de patients ayant été hospitalisés pour dépression, mais non pour épisode maniaque. Cette distinction, censée apporter plus de clarté, a en fait indûment compliqué les choses, car comment différencier désormais un patient bipolaire II d’un déprimé “unipolaire” ? Les choses ne se sont guère arrangées lorsque le DSM-III a introduit en plus la cyclothymie et le trouble bipolaire “non autrement spécifié”, sorte de catégorie fourre-tout dans laquelle on peut mettre tous les troubles de l’humeur faisant partie du “spectre bipolaire”.
C’est ce flou scientifique (pour ne pas dire artistique) que l’utilisateur chrisgaffneymd s’est employé à épaissir dans l’entrée “Trouble bipolaire”, afin qu’une chatte n’y reconnaisse plus ses petits et que les médecins en viennent à prescrire de puissants antipsychotiques comme la quétiapine à des patients souffrant de troubles de l’humeur nullement psychotiques. Lorsqu’on compare la version originale de l’entrée “Trouble bipolaire” à la version modifiée par chrisgaffneymd, on voit tout de suite que l’un des objectifs principaux de ses ajouts et amendements a été de redéfinir la dépression et l’hyperactivité en trouble bipolaire caché ou mal diagnostiqué :
Les recherches montrent qu’au moins 30% des patients traités en milieu non-hospitalier pour un trouble dépressif majeur sont diagnostiqués plus tard comme souffrant de trouble bipolaire. Les patients ne cherchent souvent pas d’aide médicale pendant les épisodes maniaques car ils ne perçoivent pas que quelque chose ne va pas, et il faut donc que les praticiens leur fassent passer des tests de dépistage de la manie. Le Questionnaire d’Humeur est un outil de dépistage utile pour diagnostiquer la manie dans le trouble bipolaire.
(N’importe qui répondant honnêtement à ce questionnaire élaboré par un comité dirigé par le docteur Robert Hirschfeld, de l’Université du Texas, a toutes les chances de tester positif)
Ou encore:
A n’importe quel point dans le temps, 49% des personnes souffrant de trouble bipolaire n’ont pas été diagnostiquées.
31% des personnes souffrant de trouble bipolaire sont incorrectement diagnostiquées comme souffrant de dépression majeure.
[…] Cela peut prendre jusqu’à 10 ans avant qu’un trouble bipolaire soit correctement diagnostiqué et traité.
En d’autres termes, “le” trouble bipolaire (non spécifié) n’est pas, comme la maniaco-dépressive d’antan, une psychose à la fois rare et immédiatement repérable. C’est une maladie invisible, cachée sous les symptômes et les comportements les plus divers – dépression, tempérament colérique, addictions diverses, fatigue, insomnie, douleurs chroniques, créativité, bonne humeur irrationnelle, etc. D’après l’entrée “Spectre bipolaire” modifiée par chrisgaffneymd,
[…] durant la phase dépressive, les signes et les symptômes incluent : sentiments persistants de tristesse, d’angoisse, de culpabilité ou de désespoir, troubles du sommeil et de l’appétit, fatigue et perte d’intérêt dans les activités journalières, problèmes de concentration, irritabilité, douleurs chroniques sans cause connue, pensées de suicide récurrentes.
A ce compte-là, nous sommes ou avons tous été bipolaires – et c’est bien sûr ce que veut suggérer l’homme d’AstraZeneca, car on pourra alors tous nous prescrire de la quétiapine autorisée par la FDA pour… “le” trouble bipolaire. On notera toutefois que la quétiapine n’est pas mentionnée une seule fois dans les modifications apportées par chrisgaffneymd aux entrées “Trouble bipolaire” et “Spectre bipolaire”. Ces entrées ne nous vendent pas un médicament mais une maladie dont la définition a été soigneusement calibrée en fonction de stratégies commerciales. On a là un cas typique de disease mongering, c’est-à-dire de “marchandisation” d’une maladie destinée à faire vendre un traitement ou un médicament. Si nous sommes tous bipolaires après avoir tous été dépressifs dans les années 1990, c’est parce que tel est pour l’heure l’intérêt de grandes compagnies pharmaceutiques comme AstraZeneca, Eli Lilly ou Janssen qui cherchent des débouchés pour les antipsychotiques atypiques dont elles possèdent le brevet.
Deux remarques pour finir :
1. La manipulation des entrées Wikipédia par l’homme d’AstraZeneca n’est pas seulement moralement condamnable et objectivement criminelle, elle est aussi, aux termes de la loi fédérale américaine, expressément illégale. Pourtant, la compagnie AstraZeneca n’a pas été poursuivie pour marketing illégal, bien que la presse se soit fait l’écho de la découverte de ses pratiques. Il semble donc que la “stratégie Wikipédia” ne présente pas de grands risques pour les compagnies pharmaceutiques. Pourquoi dès lors s’interdiraient-elles d’y recourir, puisqu’elle permet d’orienter le marché dans le sens désiré ? Une version à action différée de la quétiapine, le Seroquel XR ®, est actuellement considérée par la FDA pour la dépression et le trouble de l’anxiété généralisée.
2. L’Utilisateur chrisgaffneymd a été détecté par le WikiScanner parce qu’il avait utilisé un ordinateur d’AstraZeneca. Il y a fort à parier qu’on ne l’y reprendra plus et que lui et ses collègues des autres compagnies lancent désormais leurs “stratégies Wikipédia” depuis le café internet le plus proche. Pour un chrisgaffneymd pincé en flagrant délit, combien de marketeurs continuent aujourd’hui à réécrire Wikipédia pour promouvoir des intérêts commerciaux ? Un conseil si vous êtes malade : ne consultez surtout PAS Wikipédia !
Bonjour,
On ne soulignera jamais assez qu'on ne se sert ni d'internet, ni d'une encyclopédie et donc a fortiori pas de wikipédia pour se soigner. Pour la santé et la maladie, qui sont des problématiques qui ne se traitent qu'au cas par cas et dont le traitement nécessite un diagnostic forgé sur une longue expérience, le recours aux médecins est indispensable. Nous devons nous féliciter d'y avoir accès aussi facilement dans nos sociétés.
De manière plus générale, les tentatives d'instrumentalisation (c'est le bon terme) de wikipedia à des fins diverses sont déjà bien répandues. La plupart des sujets à caractères politiques font l'objet de polémiques difficiles à gérer et qui posent questionnement quant au fonctionnement d'une encyclopédie ouverte à tous.
Bonjour,
Qu'il ne faille pas consulter Wikipédia pour s'auto-diagnostiquer des maladies, qu'il ne faille pas prendre WP pour parole d'Evangile, qu'il faille adopter un regard critique est une évidence et figure d'ailleurs en bonne place dans Wikipédia elle-même : http://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Mise_en_garde_m%C3%A9dicale
En revanche, votre approche moraliste laisse à penser que vous n'avez toujours pas bien compris comment fonctionne Wikipédia, hélas. Le fait d'être en mesure d'apporter des modifications à un article ne signifie pas que n'importe qui puisse faire n'importe quoi. Des règles existent, des contrôles également.
La première règle comme dans toute publication sérieuse (et je regrette de n'en pas voir ici même) est de citer ses sources. Dès lors que l'entreprise en question cite des études scientifiques validées par ailleurs, les contributeurs de WP n'ont aucune raison de s'opposer à la modification. Encore une fois, Wikipédia n'est pas là pour inventer de l'information mais uniquement pour proposer à un large public une connaissance scientifique fiable et neutre : le travail inédit est interdit et la citation des sources obligatoire. Dès lors, que ce soit un contributeur lambda ou un employé d'une entreprise pharmaceutique qui effectue l'ajout ne change rien.
Le seul risque est qu'une entreprise pharmaceutique cite certaines études et pas d'autres en fonction de ses intérêts. La seule réponse à cela est qu'il faut que Wikipédia atteigne une masse critique de contributeurs afin d'éviter de tel biais. Ce serait une mauvaise chose qu'une seule entreprise contribue, mais plutôt fécond que toutes le fassent. Enfin, soyez assuré qu'il n'est pas difficile de faire la différence entre un contributeur ordinaire et un qui n'intervient que sur des articles sur des médicaments et des maladies. Un tel contributeur sera surveillé et rapidement bloqué si ses interventions se révèlent non-neutres, publicitaires ou non-constructives.
Il est en revanche assez désagréable de se rendre compte que des entreprises ont compris l'intérêt de Wikipédia avant un certain nombre d'universitaires. Alors que les premières utilisent wikipédia pour faire connaître leurs travaux (avec donc plus ou moins d'honnêteté, j'y reviendrai), certains des seconds (de moins en moins, Dieu merci) préfèrent rédiger un article "journalistique" au lieu de simplement corriger Wikipédia dans un processus où chacun y gagne. La meilleure réponse aux mauvais usages de wikipédia est d'apprendre à chacun à critiquer un article et une source, à jauger la qualité d'une information, à comparer, à juger, en adoptant une démarche citoyenne et ayant confiance en la capacité des lecteurs. C'est ce que font un grand nombre d'universitaires, d'enseignants, de professionnels de l'information, de bibliothécaires qui ont compris que le changement de paradigme informationnel nécessite de nouvelles compétences. À cet égard, vouer aux gémonies ce qui ne disparaîtra pas, crier au loup en se fermant les yeux est non seulement inutile, c'est dangereux et irresponsable.
Cet article intéressant sur les stratégies Wikipédia des entreprises pharmaceutiques est malheureusement gâché par des invectives hasardeuses sur la définition du trouble bipolaire : “le” trouble bipolaire (non spécifié) n’est pas, comme la maniaco-dépressive d’antan, une psychose à la fois rare et immédiatement repérable.". C'est méconnaître la réalité médicale où toutes les pathologies peuvent se présenter sous une forme plus ou moins typique : une simple appendicite présentera des signes cliniques différents chez l'enfant ou la personne âgée, voire même trompeurs si l'appendice est situé sous le foie. Il en est de même pour les maladies mentales. Le DSM est conçu de telle manière que chaque trouble mental est présenté de manière canonique, et que les présentations inhabituelles sont rangés dans une seule catégorie 'non otherwise specified' ou NOS. Cette classification est une simplification très grande des classifications traditionnelles qui présentaient le tableau 'typique' puis les différentes 'formes cliniques' de la maladie, Il n'est donc pas étonnant que cette catégorie NOS représente une importante minorité des cas. De plus, la nature même du trouble bipolaire explique le retard au diagnostic : lorsqu'un épisode survient, il y a une chance sur deux que cet épisode soit dépressif; si le premier épisode est une dépression, le diagnostic ne peut être fait; si, trois ans après en moyenne, le deuxième épisode est également une dépression, le diagnostic n'est toujours pas possible : il y a donc 25 % des cas de trouble bipolaire qui ne sont toujours pas diagnostiqués après deux épisodes ! Et ces cas seront considérés comme des dépressions jusqu'à l'apparition d'un épisode maniaque. Lorsque l'auteur s'exclame qu'à ce compte là, nous sommes tous bipolaires, je crois qu'il devrait venir assister à une consultation pour essayer de ressentir la détresse des personnes atteintes de ce trouble et se rendre compte de l'intensité des souffrances décrites par ces mots d'usage courants - "sentiments persistants de tristesse, d’angoisse, de culpabilité ou de désespoir, troubles du sommeil et de l’appétit, fatigue et perte d’intérêt dans les activités journalières, problèmes de concentration, irritabilité, douleurs chroniques sans cause connue, pensées de suicide récurrentes".
Enfin, le trouble bipolaire est difficile à traiter. Plusieurs enquêtes ont montré que deux tiers des patients prenaient des traitements combinant régulateurs de l'humeur, antidépresseurs et antipsychotiques, et ce avant l'apparition des antipsychotiques atypiques. Lorsque la chlorpromazine a été découverte il y a plus de 50 ans, elle a été utilisée pour des patients ayant un trouble bipolaire.
Il est donc regrettable, pour alerter l'opinion publique sur les stratégies commerciales déloyales des entreprises pharmaceutiques, d'accroître l'ignorance et la défiance au sujet des troubles mentaux ; et de contribuer ainsi à maintenir la stigmatisation dont font l'objet les personnes atteintes devant suivre un traitement inconfortable afin de mener une vie la moins pénible possible. En effet, la plupart de ces patients voudraient ne plus avoir à prendre de traitement mais ne le peuvent pas sous peine de rechute grave, et doivent se défendre des opinions négatives de leur entourage vis-à-vis des traitements psychotropes et des personnes qui les prennent. Les propos simplistes de l'auteur sur le 'disease mongering' ne vont pas les aider.
Même si le fond de l'article est juste je m'étonne un peu de la ressemblance entre ce qui est dit dans le présent article et le billet de blog suivant :
http://experimentalchimp.wordpress.com/2007/08/17/astrazeneca-and-wikipedia-more-edits-uncovered[..] Mêmes idées, mêmes exemples, déroulé similaire. Peut-être aurait-il fallu lire les dernières lignes du billet en question :
«[Note for journalists and other media types : If you happen to pick up on this story, a link would be appreciated. Thanks.]»
Cela paraît effectivement la moindre des choses.
Pour des raisons que je m’explique mal, le docteur Dardennes se méprend complètement sur mon propos. Qu’il me relise, je n’ai jamais nié la réalité du trouble bipolaire, ex-“psychose maniaco-dépressive”, mais seulement la manipulation intéressée de sa définition par les marketeurs de l’industrie pharmaceutique. Encore moins ai-je voulu “stigmatiser” à l’aide d’ “invectives” les personnes souffrant de troubles mentaux ou critiquer a priori les traitements psychotropes. Bien au contraire, je conçois mon intervention comme une défense des usagers de traitements contre les agissements d’une industrie qui met leur santé en danger en cherchant à leur vendre des médicaments hors-indication.
Le docteur Dardennes me reproche d’ignorer que la réalité des maladies mentales est complexe et que les troubles psychiatriques se présentent rarement sous une forme “typique”. C’est évident pour n’importe qui s’intéresse un peu à ces questions. Une chose toutefois est de prendre acte, dans la réalité clinique, des multiples comorbidités et chevauchements de pathologies qui rendent le champ psychiatrique si complexe, une autre est de les exploiter systématiquement afin de créer des marchés pour des médicaments. Le docteur Dardennes, qui a co-écrit un livre sur les trouble bipolaires, n’ignore sans doute pas que la “psychose maniaco-dépressive” était jusqu’à récemment une maladie rare. Selon les estimations du psychiatre et historien David Healy, elle affectait 10 personnes sur un million, soit 0.1% de la population. Mais en 1998, Jules Angst, l’un des promoteurs du concept de trouble bipolaire, portait ce chiffre à 5%, soit cinquante fois plus! Il est évident qu’on ne parle pas de la même chose et que l’accroissement phénoménal du trouble bipolaire depuis les années 1990 recouvre une redéfinition conceptuelle qui permet d’appliquer ce diagnostic aux dépressifs n’ayant jamais eu d’épisode maniaque, aux adolescents et enfants précédemment catalogués comme souffrant de trouble de l’attention avec hyperactivité et plus généralement aux personnes sujettes aux variations d’humeur.
Cette redéfinition, qu’on peut suivre à travers les différentes éditions du DSM depuis 1980, doit tout aux efforts considérables déployés par certaines grandes compagnies pharmaceutiques pour étendre l’indication de leurs médicaments anticonvulsants et antipsychotiques atypiques au-delà des phases maniaques du trouble bipolaire (entendez: psychose maniaco-dépressive) pour lesquelles ils avaient été intialement autorisés. C’est ce marketing du trouble bipolaire, qui exploite cyniquement les complexité du champ psychiatrique et auxquel participent sciemment ou non des “leaders d’opinion” médicaux par leurs livres et publications scientifiques, que j’ai voulu illustrer sur un exemple bien précis et très limité. Libre au docteur Dardennes de considérer que mes propos sont “simplistes” et que je fais injure à la détresse et aux souffrances des patients. Je préfère penser que je leur rend service en contribuant à mon modeste niveau à ce qu’on ne prescrive plus des cocktails d’antipsychotiques à des personnes déprimées ou à des enfants en bas âge sous prétexte qu’ils sont “bipolaires”. C’est ce qui est arrivé à la petite Rebecca Riley, une enfants des environs de Boston chez qui on avait diagnostiqué un trouble bipolaire à l’âge de deux ans. Elle en est morte.
Mikkel Borch-Jacobsen
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Abonnez-vous au flux RSS WikiGrillMikkel Borch-Jacobsen est professeur de littérature comparée à l'Université de Washington (Seattle). Il est l'auteur notamment de Folies à plusieurs et Le dossier Freud. Enquête sur l'histoire de la psychanalyse.
Il n’est plus possible de croire les recherches publiées, ni de se fier au jugement de son médecin de famille.
La majorité des médecins de haut niveau censés contrôler le marché des médicaments ont des contrats avec l’industrie pharmaceutique.
La façon dont nous allons nous sentir mal dans notre peau dans cinq ou dix ans se décide maintenant, dans les bureaux de l’industrie pharmaceutique.
Aucune molécule révolutionnaire n’a été découverte depuis les années 1960, estime Bernard Granger, responsable du service psychiatrie de l’hôpital Cochin. Pour autant, l’idée que l’industrie pharmaceutique puisse inventer des maladies est, selon lui, à nuancer. La phobie sociale, par exemple, n’est pas assimilable à la timidité. Bernard Granger est notamment l’auteur d’un guide de la dépression aux éditions Cavalier Bleu.
Jean-Louis de MontesquiouDimanche 7 février 2010 |
La rédaction de BooksMardi 2 février 2010 |
Olivier Postel-VinayMercredi 27 janvier 2010 |
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